De la nécessité du doute
Pour certains sujets de société, de politique internationale, la vérité officielle jure parfois avec les faits constatés sur le terrain, par exemple quand ils sont rapportés par des témoins.
La vérité n’est pas absolue. Parfois elle n’est même pas accessible. Pour certains, elle n’est même pas bonne à entendre !
On aimerait faire confiance aux figures d’autorité. Malheureusement, les mensonges, les dissimulations, les « affaires » existent. Ceux qui sont tout en haut de la hiérarchie ne sont pas forcément les plus exemplaires, et ce n’est pas qu’une affaire de personnes : parfois, c’est tout un collectif, tout un entourage qui doit rester dans la discrétion.
Mettez-vous à la place du chef d’Etat qui doit bien mentir, le pauvre, pour protéger un dossier chaud (ex: les écoutes téléphoniques de la team Mitterrand). Imagine-t-on un président qui profiterait d’outils de surveillance pour espionner des journalistes ? Bien sûr que non. Surtout quand il s’offusque à la moindre allégation ou quitte toute interview qui aborderait le sujet.
Pensez au chef d’entreprise. On imagine mal un leader bâtir son succès sur le mensonge et la dissimulation. Même pour cacher un bilan désastreux, comme Jean-Marie Messier qui expliquait aux journalistes que « Vivendi va mieux que bien » alors que la boîte croulait sous les dettes. Imagine-t-on un patron qui tordrait la réalité pour cacher sa faillite ou gagner plus d’argent ?
On peut aussi parler du responsable d’administration qui veut défendre son équipe, sa position personnelle ou son petit business. Pensez au scandale de la revente des corps donnés à la science à Paris-Descartes, ou encore l’affaire Cahuzac. Imagine-t-on un ministre capable de mentir en regardant droit dans les yeux quiconque l’accuserait de frauder le fisc (alors qu’il a des comptes secrets en Suisse) ?
Bref, il existe des milliers de situations où la vérité est traitée comme une serpillère, et où le mensonge est conforté par le collectif. Une question qui se pose ensuite est : OK, mais à quelle échelle ça peut jouer ? Un mensonge ne peut pas être volontairement colporté par des milliers, voire des millions de personnes !
C’est plus subtil que ça. A vous de chercher la littérature existante sur la fabrique du consentement, l’influence médiatique et la manipulation à grande échelle. On peut être mû par de nobles aspirations et contribuer soi-même à partager un mensonge. La menace fantôme autour de la fabrication d’armes chimiques en Irak et l‘agitation de la peur par le secrétaire d’Etat américain Colin Powell ont berné des millions de personnes qui ne demandaient que paix et amour.
Pour illustrer l’idée, je vous colle une citation de Churchill, qui aurait expliqué que le mensonge a ses vertus.
On pourrait aussi dire « la fin justifie les moyens« , etc. Ce n’est pas vraiment ma philosophie ni la vôtre j’espère, mais elle peut correspondre à celles de personnes en face de nous. C’est à garder en tête pour comprendre les turpitudes du monde.

Bref, imaginons : vous discutez d’un sujet où des explications alternatives et crédibles vous semblent intéressantes à creuser.
Vous cherchez de l’info. Et vous en trouvez auprès de journalistes, de lanceurs d’alertes. Des experts du sujet vous partagent un point de vue argumenté, des preuves qui semblent crédibles, une démonstration, etc.
Le doute par rapport à la bienséance et la parole officielle s’immisce. C’est d’autant plus difficile à accepter quand le mensonge (ou la dissimulation de la vérité) est conforté par un collectif : comment peut-on douter et voir sur la table une tâche rouge quand le nombre nous dit que c’est tout bleu et qu’il n’a aucune autre couleur à regarder ? Guider la réflexion, autoriser ou pas certains sujets est à la portée de tout manipulateur doté des moyens suffisants : ensuite, il suffit de s’appuyer sur la naïveté, la confiance présente naturellement en chacun de nous et la force de la preuve sociale, l’inclination naturelle pour l’obéissance et l’envie de suivre le rang ou ne pas faire de remous, etc.
La (douloureuse) remise en question d’une autorité forcément bienveillante
Des gens moins informés ou naïfs, ou qui sont sûrs de détenir la vérité vraie, pourront vous taxer de complotisme. A tort ou à raison.
C’est un mécanisme de défense qui vient compenser la pauvreté des arguments. C’est une réaction plutôt saine au départ. Ça permet à l’autre de se rassurer en l’absence d’arguments ou de connaissance du sujet, en restant dans sa zone de confort.
C’est aussi une façon de préserver une image sociale. Le collectif verra souvent comme un vilain canard celui qui ne se conforme pas à l’autorité, à l’ordre établi, etc. Donc éviter de toucher à ça, dès fois que ce serait contagieux, c’est se prémunir.
Alors quoi ?
Préférez le complétisme
– Euh, attends, là t’es complotiste, nan ?
– Non, je suis complétiste 😉
Si on vous accuse de complotisme, et à condition bien sûr que vos arguments sont solides, fiables et vérifiables, répondez par le complétisme.
Soit la prise en compte d’un éventail plus complet, plus large d’hypothèses crédibles, sourcées et déjà historiquement validées dans d’autres contextes, en éliminant celles non étayées ou farfelues.
Parce que la vérité n’est pas UNE et indivisible. Elle est constitué de plusieurs façettes. La vie n’est pas tout blanc ou tout noir partout, on parfois plein de dégradés de gris (oui, 50 nuances, diront les copines).
Disclaimer : ne racontez pas n’importe quoi, évidemment
Je mets évidemment de côté les sottises assénées gratuitement.
Il existe, vraiment, un paquet de sujets qui méritent le débat.
Beaucoup d’affaires de corruption, de scandales sanitaires ou politiques ont été révélés au public parce qu’à un moment, des personnes ont osé poser les questions qui dérangent, en proposant des réponses qui dérangeaient encore davantage.
Je pourrais citer plusieurs sujets que j’ai suivis depuis 20 ans et pour lesquels on peut toujours une saine part de doutes. Je garde ça pour les discussions privées. Certains doutes ont été levés grâce à des personnalités fortes et courageuses comme Edward Snowden ou Julian Assange par exemple.
Personne n’aime prendre des baffes de réalité
Je recommande d’ailleurs de lire la biographie de Snowden… M’étant intéressé à des sujets technologiques comme Tempest avant les années 2000, je pressentais déjà l’essentiel avant de le lire. Sauf que là, l’auteur témoigne concrètement d’une méthode des services secrets américains pour activer à distance la webcam d’un ordinateur et espionner massivement des personnes. On passe de l’hypothèse flippante à la réalité objective rapportée par un lanceur d’alerte.
J’explique le concept si vous n’êtes pas familier du sujet.
Concrètement, il suffit qu’une requête suspecte, par exemple avoir une recherche Google sur un mot-clé sensible lié au président, au terrorisme etc., soit détectée par l’un des routeurs / serveurs convoyant le trafic internet lors de la connexion.
Avec la complicité volontaire ou non des opérateurs telecom (ou d’autres intermédiaires techniques), un script ou logiciel de type cheval de Troie est injecté en retour dans les données transmises, en réponse de la requête de l’internaute. Ce script permet ensuite d’activer votre caméra ou votre micro à distance, et d’écouter ce qui se passe chez vous.
L’information sur ce piratage institutionnel mondialisé a fait le tour du monde. C’est publique et disponible pour tous. Mais vous aurez encore des gens pour penser que ce sont des fariboles, et qui vous diront que c’est complotiste. C’est comme ça.
Alors, complétiste ou complotiste ? Si on devait vous coller aux fesses un adjectif lors d’une discussion sensible, le premier est plus sympa, non ?

