Depuis hier, à chaque fois que je voulais faire une recherche web, cela faisait au moins 12 fenêtres et trois sessions Chrome que Google m’affichait en plein écran une drôle d’image de chat.
J’aime bien les matous, mais je sentais bien que ce « Doodle » sur mon écran d’ordi cachait quelque chose. En général, c’est pour pointer directement vers un sujet d’actualité, avec parfois la lecture d’une animation. Sauf que là, je ne voyais pas quel minou ni quel anniversaire d’auteur de bande dessinée méritait une commémoration.

De temps en temps, Google t’affiche un jeu qui fait la démonstration des prouesses du HTML5 ou d’autres technologies, mais là, ça n’avait pas l’air d’être le cas. Donc, la suite logique : clic.
Bah oui, je suis curieux et la curiosité a été mon métier, donc voilà, quand je vois un truc qui suscite ma curiosité, je clique.
Ce n’est pas un réflexe compulsif non plus, pour éviter les spams et autres scripts de pages web plus ou moins vérolées sur le net, mais bref, tu as compris.
Bienvenu dans un micro-gouffre temporel
Et voilà que Google affiche son animation.
Je résume l’intro : le héros est un chat, ses potes s’activent, ça chauffe et la situation est grave (ne cherche pas à savoir pourquoi, on s’en fiche), c’est frénétique, il se jette à l’eau et j’essaie vaguement de comprendre l’histoire pendant quelques secondes.

Qui sait, j’ai peut-être loupé une célèbre intrigue ou un auteur obscur, un personnage illustre ou je-ne-sais-quoi qui méritait d’être porté à ma connaissance.
Si Google m’affiche quelque chose en plein écran, c’est que ça doit valoir la peine, m’enfin.
« Don’t be ivol »
En fait, pas du tout. C’est comme je le pressentais à 57%, c’est juste un jeu tout bête. Très bien fait au demeurant.
Étant un pro de la molette et du clic industriel, je passe en mode « OK Google, tu veux me chauffer ?« .
Je mets pendant quelques secondes ma souris au service de ce valeureux chatounet qui nage sous l’eau, a un scaphandre et doit affronter des escouades de poissons félinovores, de poulpes affamés et autres bestioles sous-marines, hostiles et malintentionnées. Ces bouffeuses de minou ne toucheront pas un poil de la p’tite bête en détresse.

Le compteur de points augmente. Hé hé, victoire. On entre dans le cycle de la récompense, dopamine, sérotonine, tout ça.
Au fil des secondes, ça grimpe, 18.000 points. Ç’aurait pu afficher des bananes ou des pièces d’or, je ne suis pas sectaire.
Puis, n’étant pas si dupe de l’entourloupe, je finis par entendre l’écho de ce qui a dû résonner dans quelques millions de cerveaux au même endroit, face à l’écran : « mais p… de bordel de m…, qu’est-ce que je fous ici ?!?« . Car pour dire la vérité vraie : j’avais autre chose à f… quand j’ai ouvert mon onglet Google Chrome. Un truc qui s’appelle : du boulot.
Alors quoi ? Hé bien, les fondateurs de Google, Sergey Brin et Larry Page, avaient un mantra : « Don’t be evil« , ne faites pas le mal.
Cette devise non officielle a été gommée depuis quelques temps, mais je propose de la franchouilliser à la sauce Apple :
hé, les iVoleurs, arrêtez de voler le temps des autres
Des milliers d’heures à buller sous l’eau : bien ou mal ?
Google représente plus de 96% de parts de marché sur les mobiles, un peu moins sur ordinateur, et c’est des millions de pages affichées chaque jour.
En 2020, avec le contexte du confinement, des milliers de personnes au chômage technique y trouveront sans doute un moyen sympa de s’évader quelques minutes. OK. Voire quelques heures. Ah ouais, quand même. Après tout, j’ai eu ma période comme ça. Avec le jeu 2048, si ça vous parle.
Si on met de côté les internautes qui avaient du temps à perdre ou vraiment envie de jouer à quelque chose, j’ai quand même l’impression d’assister à un hold-up mondial. Google te fait les poches pour te piquer du temps qui aurait dû servir à autre chose.
Sur la thématique du vol de temps de cerveau par effraction, Windows suit la même pente en proposant massivement des jeux quand tu cherches dans son Windows Store une appli censée t’aider à travailler. La question des détournements de l’attention mériterait plein d’articles en parlant de Youtube, des titre putaclics…
Bref aujourd’hui, ayons une pensée pour toutes celles et ceux qui, comme moi, hyper chauds et motivés à l’idée de chercher un truc sur Google pour avancer une tâche pro, auront été stoppés net dans leur élan. Par un redoutable chat en scaphandre.

