Une manie langagière s’est emparée de la population francophone depuis une vingtaine d’années. Celle de saupoudrer la moindre demi-phrase d’un « petit peu » voir d’un « presque » pour ne froisser personne, pour rester dans le politiquement correct ou parce qu’on a la flemme de trouver l’adjectif ou l’expression qui conviendrait mieux.
Arrête de voir petit
Ce « un petit peu » qui revient comme un réflexe. C’est comme la sourdine du piano. C’est cette pédale que tu actives pour ne pas faire trop de bruit pour les voisins, et éviter que que quelqu’un ne vienne frapper à la porte.
Par extension, la sourdine du « petit peu » te sert à ne pas froisser l’autre, à ne pas le chahuter en s’aventurant vers des considérations qui susciteraient l’objection ou pourraient heurter l’hyper-sensibilité à fleur de peau qu’on imagine tous chez l’autre à fort de voir du bashing partout. C’est un dégât visible de l’explosion du politiquement correct.
Mais bordel, arrêtons-ça !
D’une part, le « un petit peu » ne sert généralement à rien. La plupart des phrases se porteraient très bien en son absence.
Souvent, il amoindrit la portée de ce qu’on dit. Il réduit la force de notre parole.
Saupoudrer du « un petit peu« , c’est ne pas être complètement sûr que c’est « vraiment », bref on n’est pas fichu de dire clairement et précisément les choses. Mieux vaut encore trouver un adjectif précis. Ou prendre le temps de clarifier sa pensée. Avec des comparaisons. Des images. La richesse de la langue française permet de le faire avec humour, emphase, avec de la vie.
Je ne dis pas que c’est facile. Ni que je ne saupoudre jamais mes phrases d’un « petit peu ». Mais à l’usage, j’ai l’impression qu’on donne davantage de crédibilité à quelqu’un qui saura se servir de mots précis.
Un premier pas vers le langage orwellien
Voilà surtout ce qui me chiffonne.
Ne pas être fichu de trouver le mot juste et la bonne mesure pour qualifier quelque chose, et donc se contenter de mots génériques auquel on accolera du « un petit peu » (ou à l’inverse un « hyper« …), c’est un pas de plus vers un langage réduit qui ne permettra plus d’exprimer clairement sa pensée.
Cette vidéo géniale sur la novlange du livre 1984 de George Orwell va t’éclairer sur le problème.
En un quart d’heure, tu comprends en quoi la réduction du langage est un chemin vers l’abrutissement collectif et la soumission aux pensées pré-mâchées. Ne pas être capable de bien dire, ou laisser l’autre s’appuyer sur du flou artistique pour décrire ses idées, c’est accepter une démission intellectuelle collective. C’est adopter plus facilement le formatage des idées.
Alors ma suggestion : on arrête de saupoudrer ses phrases de « modérateurs syntaxiques » comme « un petit peu« .
Tu peux prendre le contrôle de ton langage, dire clairement les choses et arrêter de minimiser ce que tu dis à force de craindre le jugement de l’autre.
Si tu crains la critique, prends ton temps et fais l’effort d’expliquer la nuance et le détail : ça prendra quelques secondes de plus, ça oblige à cogiter mais ça aidera l’autre à mieux te comprendre et, probablement, à mieux accepter tes arguments.

